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CITROUILLE PAPOTE

Enchantements et terreurs livresques

Salut à toi, ô visiteur égaré. Viens vite partager avec moi mes errances littéraires!! J'espère que mes découvertes te plairont et te donneront envie de te plonger dans les mêmes textes ! Tu trouveras ici essentiellement des chroniques de romans de genre fantastique, fantasy, et horreur. Bonne visite & bonne lecture !

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Arcadie d'Emmanuelle Bayamack-Tam

Avec ce roman original, décomplexé et donc déconcertant au possible, Emmanuelle Bayamack-Tam nous raconte l’histoire de Farah, une jeune fille qui vit au sein d’une sorte de communauté hippie, depuis son plus jeune âge, avec ses parents. La nudité, la liberté de la sexualité et l’amour sont les maîtres-mots parmi ce regroupement bigarré d’individus bigarrés et tous plus excentriques les uns que les autres.


Située dans les hauteurs de la côte d’Azur – vraisemblablement aux alentours de Nice -Liberty House est une zone blanche, c’est-à-dire un lieu où ne parvient aucun réseau internet, où nulle connection wi-fi n’est possible. Ses habitants sont donc privés d’ordinateurs, de tablette ; donc de fait de tout ce qui encadre notre vie moderne : YouTube, WhatsApp, Instagram, Google and co.

L’auteur porte un regard acerbe sur la société « classique », cellle qui a élu l’argent comme seul Dieu valable et célèbre chaque jour le sacre d’un consumérisme galopant. Cet angle de vue est rafraîchissant, il est aussi nécessaire que peu répandu. Notre héroïne a passé son enfance à grimper dans les arbres (une saine activité), ainsi qu’à dévorer tous les livres de littérature classique qui lui étaient proposés (et ils sont nombreux). Le discours ambiant est à peu près aussi subversif que celui d’un Vernon Subutex lubrique.


Au début de son récit, Farah ne tarde pas à nous expliquer que depuis ses treize ans, elle harcèle le gourou de la secte pour obtenir ses faveurs sexuelles et perdre ainsi sa virginité avec lui, alors qu’il est âgé de trente-cinq ans de plus qu’elle (sic).

La situation va se compliquer lorsqu’un examen médical va révéler à la jeune fille que son appareil génital n’est pas exactement celui d’une femme : elle n’est pas pourvue d’utérus, et n’est dotée que d’un ersatz de vagin. La déconvenue est brutale pour la jeune patiente, qui décide aussitôt de mener une grande enquête afin de déterminer ce qui différencie intrinsèquement les hommes des femmes. Si elle ne sait plus qui elle est, cela ne l’empêche pas de garder le cap quant à ses objectifs : elle désire toujours aussi ardemment intégrer la couche d’Arcady, quand bien même il semblerait clairement que celui-ci préfère les hommes (ou bien serait-ce justement une aubaine ?).


L’histoire semble triviale, mais ne nous fions pas aux apparences : Arcadie pourrait bien symboliser non seulement les communautés bourgeoises en tous genres dans notre France sclérosée – à Arcadie, on entre en payant un tribut, ou on n’entre pas- mais même la planète Terre toute entière : le jardin d’Eden peut être aussi merveilleux et préservé que possible, il reste toujours dans ce qu’il offre de beau et d’agréable, réservé à une certaine caste sociale, qui a beau prôner l’amour et le partage avec un zèle suspect, aura tôt fait d’être confronté à ses contradictions.

Car il n’y a que cela enfin qui a le pouvoir de faire déchoir Arcady de son piédestal : les failles de son discours, ne résistant pas à l’épreuve de la mise en pratique.


Avec qui souhaitons-nous vraiment partager nos vies ?

Pourquoi cherchons-nous à nous isoler, à nous construire une vie meilleure que celle des autres ?

En vertu de quoi pensons-nous vraiment mériter tous nos privilèges ?

Autant de questions qui fleurissent dans notre esprit à la lecture de cette histoire.


Car à Liberty House, comme dans le monde réel, plus on avance en âge et plus on est corrompu. Les chairs flétries s’affaissent à la même vitesse que le désir d’être un citoyen d’exception et de mener une vie sexuelle déraisonnablement active ne cesse de croître.

La désillusion de Farah sera violente quand elle réalisera que l’égoïsme ambiant n’est autour d’elle pas seulement un adorable défaut.


Le roman comporte ainsi de sublimes saillies lumineuses et lucides, mettant en relief un double discours que nous n’aurons pas manqué d’observer chez les défenseurs les plus virulents d’une prétendue solidarité, toute ressemblance avec des personnes réelles n’étant pas forcément fortuite :

« (…) je me laisse submerger par un dégoût sans nom, une déception telle qu’elle pourrait bien me tuer.(…) Il faut croire que jusqu’ici je n’ai rien compris à rien, rien saisi à l’ordre de la horde : une horde, ça finit toujours par resserrer les rangs autour de ses intérêts propres et par faire front contre un ennemi commun – un ennemi déjà terrassé, si possible. Notez bien que les sociétaires de Liberty House n’ont rien contre les réfugiés, le droit d’asile et tutti quanti, mais il ferait beau voir que ce droit d’asile s’exerce ici même, et qu’ils soient les dindons d’une farce internationale à laquelle ils se sont prudemment soustraits » (p. 309 de l’édition P.O.L)

Un travers bien trop souvent observé : soutenir et partager, ça oui, mais si ça peut être fait d’un clic et sans s’éloigner de son ordinateur, c’est quand même mieux. Le cynisme va même jusqu’à parrainer des arbres potentiellement fictifs et des petites filles à l’autre bout du monde, sans jamais tendre la main à plus petit que soi IRL.

Ainsi et d’un coup d’un seul, Emmanuelle Bayamack-Tam met à jour toute l’hypocrisie de notre belle société, celle-là même qui se croit si supérieure, si belle et si morale :

« Car à quoi bon prêcher l’altruisme à tous crins, le désir ardent, la grande mansuétude, la bonté, le pardon, si c’est pour renâcler au premier obstacle, au premier demandeur d’asile, au premier migrant noir et désargenté ? » (p. 315).

Arcadie est un roman plus actuel que jamais, quand 2019 a vu flamboyer simultanément l’avènement d’un Joker fantasmé et des gilets jaunes, quand il a fallu une pandémie mondiale pour que le gouvernement commence à cacher juste un peu sa haine des pauvres, et cesse de prétendre qu’il suffit de traverser la rue pour trouver du travail. On a bien compris que ceux qui ont pu bénéficier d’une situation extrêmement confortable avec des efforts modérés ne peuvent comprendre que parfois, même le travail le plus acharné ne garantit pas un résultat à la mesure du sang et de la sueur dépensés, puisqu’en réalité :


« La guerre des trônes n’a pas eu lieu, elle n’a été qu’un simulacre, un jeu de chaises musicales, un échange de bons procédés entre nantis, qui excluait toujours les forçats de la faim, les captifs, les vaincus – et bien d’autres encore. » (p. 433).

La jeunesse et l’innocence politique de Farah lui permettent de porter ce regard sur le monde, d’une grande pureté et apparemment animée par une grande soif de justice.

Sa vision du monde fait également écho au sursaut d’humanité de 2020 avec le mouvement Black Lives Matters, mouvement que Farah n’aurait certainement pas désavoué, elle qui s’émeut si fort pour un seul individu mis à l’écart sans aucune bonne raison pour défendre le rejet qu’il essuie.

Le roman est aussi ponctué de nombreux moments d’humour et de drôlerie, l’auteur fait d l’esprit pour notre plus grand plaisir.

Farah est en définitive rien de moins qu’un Christ au féminin, ou peut-être au masculin, enfin finalement on s’en fout ! La voilà qui clame :


« J’ai reçu l’amour en héritage, et avec lui, le devoir d’en divulguer la bonne nouvelle, comme une traînée de poudre incandescente dans une société qui ne veut pas d’amour et encore moins d’incandescence, une société qui préfère être une décharge à ciel ouvert, un gigantesque établissement d’hébergement pour personnes malheureuses et cruellement dépendantes de ce qui les tue » (p. 402).


Et encore :


« Je suis née pour abolir l’ancien testament, qui a toujours légué le monde à ceux qui avaient déjà tout, reconduisent éternellement les mêmes dynasties dans leurs privilèges exorbitants ».

Et voilà tout ce qui fait d’Arcadie un roman jouissif. Il ne s’agissait pas de ma première lecture de cette auteur, j’ avais précédemment chroniqué Je viens - dans lequel on retrouve le personnage de Nelly, présent aussi dans Arcadie. Vous trouverez cette chronique ici : https://www.citrouillepapote.com/post/je-viens-d-emmanuelle-bayamack-tam

Arcadie est un roman à lire et à relire, à dévorer, en été ou en toute autre saison, allez-y les yeux fermés. Comme toujours avec cette auteure, c’est de la grande littérature.




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